Crise des migrants, les réseaux sociaux sont des gilets de sauvetage 2.0

Gilet de sauvetage migrant

En cette période de crise migratoire, les réseaux sociaux sont devenus un lien vital et une source d’information essentielle pour ces hommes, ces femmes et ces enfants qui tentent de s’extraire de pays en proie à une extrême violence. Les témoignages de migrants ne manquent pas sur la toile pour prouver que l’accès aux médias sociaux est devenu encore plus important que le besoin physiologique de se nourrir.

Pourquoi j’ai souhaité traiter ce sujet ?

Lorsque je songe aux réseaux sociaux, je pense instantanément aux photos de vacances et aux selfies que l’on partage avec ses amis ou comme le dit Stéphane Koch, Fondateur du cabinet de conseil en stratégie digitale intelligentzia, à « l’existence parfaite que les internautes se construisent pour les réseaux ». Je pense à la communication sans défaut faite par les marques pour s’attirer les faveurs des consommateurs. Loin de cette démarche hédoniste et commerciale, j’ai décidé de m’intéresser à une autre facette des réseaux sociaux, celle qui donne un visage à la misère et qui peut parfois sauver des vies.

« Nos téléphones et nos chargeurs sont nos biens les plus précieux dans ce voyage, plus même que la nourriture, soutient Wael, 32 ans, originaire de Homs, qui avait enveloppé le sien dans un sac plastique pour le protéger de l’eau ».

Facebook, un réseau qui sauve des vies

Page Facebook migrants

Les migrants trouvent sur Facebook des pages fréquentées par des milliers de personnes qui partagent toutes les informations utiles pour se rendre en Europe: les itinéraires à emprunter, les coordonnées des passeurs les plus fiables ou le signalement de ceux à éviter, des cartes de chemins de fer, des renseignements sur les politiques d’asile des pays membres de l’Union Européenne ainsi que de terribles récits de voyage. Ces pages leurs permettent également de rester en contact avec leur famille et leurs amis pour les informer durant leur progression ou une fois leur périple achevé. En partageant ainsi leurs expériences, ces exilés accrochés à leurs Smartphones comme à un gilet de sauvetage sont autant de médias pour leurs semblables.

Lire l’enquête du journal  « Le Temps »: Migrants connectés, le nouveau système D

« Aujourd’hui, environ 80% de la communication entre les Syriens établis à l’étranger ou restés au pays passe par les applications pour Smartphone ou les réseaux sociaux », dit Tawfik Chamaa, Médecin genevois, d’origine syrienne

Comment Mark Zukerberg a sauvé Mohamed

Photographie de Mohamed Crédit: Mohamed

Photographie de Mohamed
Crédit: Mohamed

Dès les premières lueurs du jour, assis dans un bateau pneumatique avec une cinquantaine d’autres migrants, Mohamed, jeune homme de 27 ans, prend la mesure de ce qui est en train de se dérouler. Les vagues l’encerclent et oscillent dans un mouvement qui lui donne la nausée. Quel que soit l’endroit où se pose son regard, il ne voit qu’une étendue bleue, menaçante. Mohamed est secoué par les vagues depuis des heures dans une embarcation prévue pour contenir deux fois moins de monde. Le moteur s’est décroché durant la nuit et ils sont à la dérive…

A quelques kilomètres des côtes grecques, Mohamed est le seul à capter le signal mobile d’un opérateur turc. Malgré la faiblesse du signal, il parvient à accéder à son fil d’actualité, il appelle alors à l’aide en postant de nombreux messages de détresse sur son profil Facebook.

La réaction en chaîne ainsi initiée a permis d’alerter les secours et de leur sauver la vie.

Pour lire toute l’histoire: Ce réfugié syrien perdu en pleine mer a sauvé la vie de 50 personnes grâce à son Smartphone

« Nous avons pris des photos de chaque étape de notre voyage pour les envoyer à nos familles, note Raed, 30 ans. Pour lui, les réseaux sociaux sont vitaux pour les réfugiés qui n’ont pas de moyen légal de rejoindre l’Europe ».

Twitter, un réseau qui donne un visage à la misère

A l’instar de Facebook, le réseau Twitter est également utilisé par les migrants et les collectifs de soutien pour informer sur le nombre de personnes arrivées en Europe, les routes à suivre et la situation aux frontières. @syrianinturkey

Publication sur un compte Twitterpng

Sur Twitter, nous trouvons également des ONG et des journalistes comme Nicolas Eschiau de la Radio Télévision Suisse @nicolaeschiau et Omar Ouahmane de Radio France @ouahmaneomar qui diffusent des actualités ou qui rendent compte en direct de la situation sur le terrain. Cette impression de partager le quotidien des migrants est très souvent émouvante.

Message Twitter

Suivez la route des migrants à travers un reportage augmenté: exils.ch/jour-1

 

L’entraide s’organise sur les réseaux sociaux

Au fil des mes recherches sur le Web et lors d’entretiens avec des personnes impliquées dans l’aide aux migrants, j’ai constaté que les actions sur les réseaux sociaux ne se limitent pas à la publication, au partage et à la consommation de contenus. Une constellation d’autres initiatives connectées et citoyennes de différentes envergures se retrouvent sur les médias sociaux. Celles-ci vont du couchsurfing pour héberger les migrants aux campagnes de crowdfunding pour les sauver en mer en passant par le crowdsourcing pour élaborer des solutions collaboratives d’aide aux migrants.

La plate-forme allemande de couchsurfing « Refugees Welcome » met en relation des migrants et des particuliers, qui souhaitent les héberger pour un temps minimum de trois mois. En ligne, voyageurs et locaux se contactent pour que les premiers logent temporairement gratuitement chez les seconds. L’idée étant que les deux se rencontrent, échangent et partagent.

Refugees Welcome

A l’instar des usages décrit dans l’article d’Emilie Gabella « Crowdfunding: l’essentiel en 3 parties » de nombreux appels aux dons en faveur des migrants sont lancés au travers de plateformes de financement participatif. C’est le cas par exemple de la campagne « Un bateau pour les réfugiés » de SOS MEDITERRANEE en partenariat avec Médecins du Monde.

Les internautes désireux de venir en aide aux migrants utilisent également le crowdsourcing pour mettre en commun le savoir-faire et les connaissances de chaque individu afin de proposer des solutions plus globales, plus concertées ou pour simplement proposer leur service. Techfugees et Bitnation en sont deux exemples.

Nous trouvons sur Internet des actions de solidarité également de la part de grandes entreprises comme celle de la société de télécommunication Swisscom qui a annoncé qu’elle verserait cinq francs à la Chaîne du Bonheur pour chaque photo envoyée via les médias sociaux avec le hashtag #ShowSolidarity4Refugees

#showsolidarity4refugees

Les photos ont ensuite servies à remplir le logo de la Chaîne du Bonheur sous forme de mosaïque humaine. Avec parfois des personnages inattendus.

Il arrive même que des applications soient créées exclusivement pour les migrants comme lorsque en 2014, une start-up kényan, Ushahidi, développa une carte où les migrants pouvaient indiquer l’emplacement des contrôles d’identité, des checkpoints et des vérifications effectués à bord des trains ou lors de manifestations.

On constate que la seule limite dans l’utilisation des réseaux sociaux pour venir en aide aux migrants est la créativité. Alors que « pour une entreprise, il est impératif que le développement d’une stratégie digitale soit concerté et en adéquation avec sa stratégie marketing en place » comme le dit Cédric Deniaud, Fondateur et Directeur général du cabinet conseil Internet The Persuaders, il semble que malgré l’absence de coordination, la passion soit une force suffisante pour qu’une certaine cohérence se soit naturellement mise en place dans le cas de cette crise migratoire.

Le côté obscur des réseaux sociaux

Attention tout de même, le tableau n’est pas exempt de tout défaut. Il existe également une face plus sombre sur les réseaux sociaux puisque les passeurs, tels des agences de voyage en ligne, n’hésitent pas à y diffuser des publicités pour promouvoir la traversée de la Méditerranée ou pour proposer des pièces d’identité ou des visas Schengen.

De plus, l’usage des Smartphones durant ce périple n’est pas sans danger puisque la géolocalisation permet aux Etats et aux groupes mafieux de connaître avec précision les routes migratoires empruntées.

C’est pourquoi, la communication sur les pages Facebook se fait essentiellement au travers de groupes fermés. Des pages qui pour ne pas être facilement repérables s’ouvrent et se ferment après seulement quelques semaines d’existence. L’essentiel des échanges est en langue arabe. Les quelques publications et vidéos disponibles en anglais sont surtout là pour brouiller les pistes.

Conclusion

Si pour les entreprises « L’information est le pétrole du 21ème siècle » elle est pour les migrants « l’énergie renouvelable du 21ème siècle. » La soif de vivre des migrants et l’esprit de solidarité de milliers de personnes se sont rencontrés sur les réseaux sociaux. Il en résulte une interaction phénoménale capable de changer des destins. Un nombre d’interactions qu’envieraient bien des entreprises présentes sur les réseaux.

A l’heure d’écrire les dernières lignes de ce billet, j’espère avoir permis au lecteur d’en apprendre un peu plus sur le sujet et peut-être être parvenu à le sensibiliser. Je suis malgré tout conscient de la limite de ma contribution tant le sujet est vaste et mériterait qu’on y consacre un ouvrage entier. Au-delà des mots, je ne souhaitais pas cliquer sur le bouton « publier » sans moi aussi participer un peu à cet élan en participant au projet « Un bateau pour les réfugiés ». Si le coeur vous en dit, faites comme moi et soutenez ce projet ou un autre.

D’autres articles sur ce sujet:

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Des réponses connectées et collaboratives pour l’accueil des migrants

6 réflexions sur “Crise des migrants, les réseaux sociaux sont des gilets de sauvetage 2.0

  1. Halima Servageon dit :

    Cher Grégoire.
    Je te remercie pour cet article qui relate à la lettre ce qui se trame sur les réseaux sociaux avec leur bien et leur lots de mal. Je suis émue par la justesse des mots et je sais combien même tu as tenté de garder l’émotion à son ombre. Je dis merci pour ce récit très bien exécuté. Et qui a demandé des heures de recherches pour la véracité de ses preuves. Bravo !
    Avec toute mon amitié,
    Halima

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  2. chabbey eric dit :

    Enfin de l’info ! Merci Greg de cet éclairage sur l’ultra nécessité d’être connecté pour des gens fuyant les bombardements et qui comme tous êtres humains recherchent en toute légitimité une vie meilleure. Je serais tenté de dire, que c’est bien heureux que les réseaux sociaux et le téléphones cellulaires existent et dans ce cas remplissent un de leurs rôles soit celui de connecter des gens de diverses horizons et de créer des solidarités

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