Les réseaux sociaux, un outil pédagogique pour les adolescents?

De nombreuses statistiques démontrent que les adolescents sont hyperconnectés. Selon l’OFS, 94% des internautes de 15 à 24 ans utilisent internet chaque jour. Cela n’est pas une surprise, il est néanmoins intéressant de se pencher sur ce que font les adolescents sur les réseaux sociaux. Pour illustrer leurs activités, voici ci-dessous un graphique pris de l’étude JAMES 2015.

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Source: Etude JAMES 2015

De nos jours, les réseaux sociaux sont indissociables de la vie des adolescents. Il n’est plus temps de les diaboliser en se limitant à ne voir que les risques potentiels. Ils existent certes, mais l’accompagnement des adolescents sur ces réseaux est aujourd’hui prioritaire. En effet, l’utilisation des réseaux sociaux ne se limite pas à la communication ou aux jeux en ligne. Selon le rapport Jeunes et médias numériques publié à la HEP, il s’avère que les adolescent développent de nouveaux intérêts grâce aux médias et étendent leurs connaissances par une consommation de médias ciblée. Ainsi les adolescents doivent acquérir des compétences médiatiques qui leur permettent d’utiliser les nouveaux outils de manière profitable, constructive et responsable. Il paraît donc évident que l’utilisation des réseaux sociaux par les jeunes est devenu un enjeu pédagogique de taille. Plusieurs initiatives vont dans ce sens. A l’occasion du Safer Internet Day qui a eu lieu le 15 février 2015, la Fondation Pro Juventute proposait en partenariat avec upc cablecom des cours destinés aux parents et enseignants entre autres pour leur donner les outils nécessaires à l’accompagnement des plus jeunes sur les nouvelles technologies.

INTERVIEW

Florence QuincheQue se passe-t-il réellement dans nos établissements secondaires suisses en termes d’intégration des réseaux sociaux dans un but pédagogique?
Florence Quinche, professeur formatrice spécialisée en éducation aux médias et éthique à la Haute école pédagogique du canton de Vaud (HEP) a accepté de répondre à quelques questions.

Avez-vous remarqué un changement comportemental en lien à l’utilisation des réseaux sociaux chez les élèves et les enseignants?
Les réseaux sociaux restent un sujet controversé chez les enseignants. Une vision négative des réseaux sociaux persiste. Souvent, ils entrevoient surtout les risques et dangers et non les avantages. Tous les enseignants ne sont pas actifs sur les réseaux sociaux et la plupart les vivent à travers l’usage qu’en font leurs enfants. Il s’agit souvent d’une source d’inquiétude due à une méconnaissance de ce média. En outre dans la relation enseignant-élève, il y a la peur d’interférer avec la sphère privée des élèves. Ce n’est pas tant le fait de ne pas maîtriser l’image de soi qui effraie l’enseignant, mais plutôt la gestion des informations liées aux élèves induites par les réseaux sociaux, comme l’heure à laquelle ils se couchent ou des photos compromettantes (ex: un élève en train de fumer). Dans quelle mesure l’enseignant doit-il réagir face à des événements qui ont lieu hors cadre scolaire? Cette limite floutée par les réseaux sociaux entre la vie publique et la vie privée des élèves est particulièrement délicate à gérer pour les enseignants. En outre beaucoup d’entre eux ne souhaitent pas faire de la prévention auprès des élèves car ils estiment que leur rôle est d’enseigner une didactique. Il y a aussi une dimension idéologique à prendre en considération liée aux fins publicitaires d’une plateforme comme Facebook.

Depuis quand une formation autour de la prévention sur l’utilisation des réseaux sociaux a-t-elle été mise en place à la HEP?
Une formation sur la cyberviolence avec une introduction sur les réseaux sociaux existe maintenant depuis 4 ans. Une première enquête auprès de 800 élèves avait été faite en 2009. Les résultats n’avaient pas encore soulevé des problèmes existants liés à internet, alors que différentes problématiques se révélaient en France à travers plusieurs aspects tel que le cyberharcèlement.
Cette formation est donnée en première année pour les futurs enseignants dans le cadre d’un cours sur les MITIC. On y prodigue des conseils quant à l’utilisation des réseaux sociaux, avec la possibilité de créer une charte d’utilisateur destinée à la fois aux élèves et aux enseignants.

Durant ces dernières années, avez-vous vu une évolution par rapport à une demande et un besoin de mieux maîtriser ces outils médiatiques?
Oui, une demande de formation s’est exprimée depuis ces quatre dernières années. On a ainsi élargi les offres en vue de développer des compétences inhérentes à l’utilisation des réseaux sociaux. Ce phénomène est très récent, et l’on avait pu observer dans nos pays limitrophes différentes initiatives mises en place autour des réseaux sociaux. Par exemple, l’Université de Lille a élaboré son propre réseau social pour mettre en lien les étudiants francophones avec des étudiants non-francophones venant de l’étranger.
Pour répondre à cette nouvelle demande, nous avons donc mis en place une formation continue que l’on adapte pour chaque établissement scolaire au regard des problématiques auxquels les enseignants doivent faire face. Il faut néanmoins préciser que la demande provient rarement des enseignants mais plutôt de la direction des établissements scolaires qui veut prévenir des problèmes liés aux réseaux sociaux dans l’enseignement ou du groupe santé de l’établissement ou des responsables PressMitic. En effet, les enseignants préfèrent garder une distance par rapport aux réseaux sociaux, car ils ne souhaitent pas toujours assumer un rôle de prévention et n’estiment pas avoir assez de compétences. Il faut aussi prendre en compte que le corps enseignant se fait de plus en plus vieillissant et qu’une bonne partie n’utilisent pas Internet. Certains, contraints par leur direction de suivre cette formation continue, peuvent se montrer parfois agressifs vis à vis d’elle. Il en est autrement avec la nouvelle génération d’enseignants qui arrivent sur le marché. Internautes, ils sont très favorables à une utilisation pédagogique des réseaux sociaux en classe. Par exemple, deux enseignants ont pris le pari de créer un groupe Facebook sur l’enseignement de Shakespeare au gymnase. Ils en ont fait leur travail de mémoire. La dynamique autour des réseaux sociaux devrait bientôt connaître un essor.

Où nous situons-nous aujourd’hui?
Une nouvelle enquête sur la cyberviolence vient d’être lancée auprès des 9 à 13 ans. Nous avons élargi le public cible en prenant en compte les moins de 13 ans qui sont déjà actifs sur les réseaux sociaux malgré les limites d’âge prévues par ces derniers. Il en ressort que la confrontation des jeunes avec des images violentes n’est pas spécifique aux réseaux sociaux. La télévision impose des images choquantes aux enfants même en présence des parents. Sur Facebook, l’internaute a le choix de regarder ces images ou non. Les adultes ont tendance à surestimer les risques encourus sur les réseaux sociaux.
Un phénomène nouveau émerge dans les cours d’école lorsque les bagarres entre filles dégénèrent à la suite de violences verbales. Mais il est toujours difficile d’identifier les bagarres qui ont pris racine sur le net.
Face à ce nouveau fléau – certainement amplifié par les réseaux sociaux –, les enseignants ont un rôle à jouer en vue d’accompagner leurs élèves au mieux, en développant des compétences d’empathie, ou ne serait-ce qu’en leur proposant des ressources et des relais vers qui l’adolescent pourra facilement se confier. C’est l’une des missions de nos formations continues proposées aux enseignants. Il y a eu de belles réussites dans certains collèges où un groupe d’enseignants accompagnés par le groupe santé ont pris le relais pour former leurs collègues tout au long de l’année à une bonne utilisation des plateformes proposées. Ainsi des groupes de discussion se forment sur les problèmes rencontrés ou la mise en place d’une utilisation bénéfique des médias internet via l’élaboration d’une charte. A Epalinges par exemple, des sessions de formation et d’information sur les réseaux sociaux ont été données aux élèves, parents et enseignants.
Cependant chaque direction d’établissement suit sa propre politique à l’égard de ce nouveau mode de communication. Malheureusement les problèmes liés aux réseaux sociaux sont rarement communiqués, puisque les professionnels de l’enseignement se sentent souvent dépasser par des outils qu’ils ne maîtrisent pas complètement.

Au cours de ces formations, avez-vous observé des récurrences ou des problématiques spécifiques aux réseaux sociaux?
Les enseignants, pour la plupart, ne voient pas ce que font leurs élèves sur leur ordinateur. Ils communiquent très peu avec eux sur l’utilisation des réseaux sociaux. Certains ont créé des groupes what’s app avec les parents et les élèves pour gérer la communication de classe. Cela a été l’opportunité de faire un peu de prévention quant aux images utilisées pour créer son profil par exemple. Les enseignants restent très distants et méfiants par rapport à l’exploitation de ces différentes technologies, en plus de tous les autres problèmes liés à l’enseignement. Ils utilisent ce type de groupe surtout entre enseignants pour échanger des ressources.

Est-ce que les réseaux sociaux sont abordés en terme de prévention ou est-il déjà question d’en retirer un bénéfice pédagogique?
Il n’y a pas à ce jour une réelle réflexion globale. Certains pionniers expérimentent l’utilisation des réseaux en classe, mais ce sont des interventions très ponctuelles et souvent dans le cadre d’un travail de mémoire. On peut noter de bonnes initiatives comme l’utilisation de Twitter pour faire des dictées, les “Twictées”. Il faut savoir aussi que la DGEO dans sa politique ne favorise pas l’intégration des réseaux sociaux. En effet, depuis 2015, les cours d’informatique ont été supprimés du programme des élèves. Elle considère qu’il est du devoir de chaque enseignant d’intégrer l’informatique dans sa didactique. Seulement, cela nécessite une certaine infrastructure disponible dans chaque établissement. Le climat actuel n’est pas favorable à l’intégration des réseaux sociaux dans l’enseignement. On les aborde donc dans le seul angle vraiment accepté aujourd’hui, celui de la prévention.

Imaginez-vous que les réseaux sociaux deviennent un outil pédagogique incontournable dans un avenir proche?
Je pense que dans dix ans, les réseaux sociaux seront devenus banals et feront partie de l’environnement pédagogique. Je ne pense pas forcément à Facebook, qui est très formaté et ne laisse pas de place à la créativité, mais à l’utilisation de plateformes sur mesure qui permettra de créer une vraie identité. A noter que de jeunes adultes ont déjà pris de l’avance en créant des groupes d’anciens élèves sur Facebook, qui sont de vrais lieux d’échanges et de conseils.

BILAN

J’ai découvert, après cet interview, que l’école ne semble pas du tout prendre en considération l’évolution fulgurante de ce nouvel outil. Que l’on soit favorable ou non à l’utilisation des réseaux sociaux qui revêt bien des aspects, il me semble déraisonnable de ne pas y tenir compte. Qu’on le veuille ou non, ils jouent un rôle important dans la vie des adolescents.

Plutôt que de rester dans le déni ou le rejet, il serait temps d’une réflexion globale sur leur utilisation bénéfique. Sans nécessairement l’exploiter en classe, maîtriser ces réseaux et pouvoir accompagner au mieux les jeunes me parait essentiel. Ils sont un point de départ intéressant sur de nombreux débats pour lesquels les étudiants se sentiront concernés.

De ma courte expérience d’enseignante, j’ai fait face à des problèmes relationnels entre les élèves, qui prenaient racine sur les réseaux sociaux. De nombreuses discussions ont pu prendre place et mener sur une réflexion plus globale. Aujourd’hui je vois une réelle opportunité d’exploiter ces réseaux pour pouvoir créer une identité et impliquer les élèves de manière optimale en rentrant dans leur univers. Le réseau social comme créateur d’identité.

BIBLIOGRAPHIE

  • Dominik Petko, Bernard Baumberger, Jeunes et médias numériques: quels sont les principaux messages à l’intention des parents?, Présentation pour formateurs-trices de parents, par JEUNES ET MEDIAS, Programme National de Promotion des Compétences Médiatiques
  • Quinche, F. (2012). Aspects de l’éducation aux médias et nouvelles technologies dans les écoles en Suisse romande,Jeunes et médias, n°4, éd. Publibook, p. 93-106
  • Chiffres de l’étude JAMES 2014 de la ZHAW et Swisscom JAMES – Jeunes | activités | médias – enquête Suisse.

10 réflexions sur “Les réseaux sociaux, un outil pédagogique pour les adolescents?

  1. Halima Servageon dit :

    Chère Tiffany,
    Ce dossier mérite d’être abordé. À voir le jeune âge des sujets, cela ne me laisse point indifférente car je serai probablement confrontée très vite par cette réalité avec mon aîné. A prendre donc en considération.
    Merci donc pour cet éclaircissement.

    Aimé par 1 personne

  2. mcbahia dit :

    Merci pour cet article qui nous montre qu’il y a encore du travail au niveau de la sensibilisation et de l’intégration des médias sociaux à l’école.

    Je suis juste sidéré de lire:
    « Depuis 2015, les cours d’informatique ont été supprimés du programme des élèves. Elle considère qu’il est du devoir de chaque enseignant d’intégrer l’informatique dans sa didactique. »
    On nous prépare une génération d’analphabète numérique.

    Et quand je lis :
     » Je ne pense pas forcément à Facebook, qui est très formaté et ne laisse pas de place à la créativité, mais à l’utilisation de plateformes sur mesure qui permettra de créer une vraie identité. »

    Je pense au contraire que c’est parce qu’il est formaté qu’il donne de la place à la créativité, que l’on soit de Genève, Ouagadougou, Brasilia, où que sais-je encore cela permet de démocratiser l’usage et de ne pas se concentrer sur l’apprentissage de l’outil, mais ce que l’on en fait.

    Et pour finir, promis juré:
    Cet article ne peut que renforcer cette belle citation de Luc Ferry:
    Aux USA ils ont les GAFA, en France on a la CNIL…

    Ce n’est pas en instillant la peur et la prévention des médias sociaux, que l’on va faire avancer le schmiblick…

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  3. Nicole dit :

    Excellent Tiffany!
    On a toujours peur de ce que l’on ne connaît pas ou de ce que l’on ne maîtrise pas.
    Pour sûr, on ne peut pas faire comme si les réseaux sociaux n’existaient pas. Ils font partie de l’ADN de notre jeunesse.
    Merci en tout cas!

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  4. pascalsimonetto dit :

    ….et bien j’ai 2 ados , sujet super intéressant et interpellant pour moi Papa. La suisse hélas est parfois pour certaines choses plutôt attentiste au lieu d’être novatrice .Expliquer, coacher, démontrer, éduquer, transmettre ,se remettre en question sont pour moi les plus belles valeurs. bravo pour le travail.

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