2016, le monde scolaire se cabre…

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School – from dinesh dillenbourg

En 2015, Julius Yego a remporté le titre de champion du monde du javelot. Il s’agissait d’une grande première pour un athlète originaire du Kenya, pays réputé pour ses frêles coureurs de fond. Ce qui a fait immédiatement la réputation de ce sculptural athlète est son mode de formation: son pays étant dépourvu d’entraîneurs dans cette discipline, il a appris à lancer le javelot en regardant les vidéos des plus grands champions de cette discipline sur YouTube. Ce procédé lui a valu le surnom de “YouTube Athlete” dans la presse anglo-saxonne. Je me suis immédiatement mis à regarder des vidéos de Stan sur DailyMotion, je suis devenu ami avec Roger sur Facebook, mais mes compétences en tennis n’ont pas progressé d’un iota. J’ai intégré le flux RSS du CERN sur ma page perso, mais je ne comprends toujours pas grand-chose à la physique des particules.

En éducation, les miracles sont rares

Dès que l’on parle de réseaux sociaux et de formation, le monde scolaire se cabre. Comme Stéphane Koch l’illustre sur son blog à propos des “digitals naïve”, ces réseaux sont accompagnés des pires histoires de mobbing entre élèves, de tricherie organisée et d’étudiants piégés par des criminels. Malgré toutes ces réticences et résistances, les réseaux sociaux se sont immiscés dans le monde de la formation sous de multiples formes. La citadelle de l’instruction publique ne résiste pas entièrement au tsunami de la révolution digitale. De très nombreux projets, souvent assez discrets, lient les réseaux sociaux et le monde de la formation. Je les ai regroupés en 4 catégories sous la forme métaphorique d’une petite école secondaire.

1.La cours de récré

La cours de récréation est le lieu où les jeunes élèves se défoulent physiquement, mais, surtout, où leurs aînés construisent leurs réseaux d’amis. C’est le lieu où se construisent les liens sociaux, les amis avec qui on fera le projet de biologie ou chez qui on ira étudier les examens.

Dans les MOOCs, les réseaux sociaux jouent la même fonction. Certains réseaux se construisent à l’intérieur du MOOCs, à travers les forums de discussions, les étudiants se répondent entre eux et des liens se tissent. D’autre réseaux se construisent à l’extérieur des plateformes. Les étudiants de Coursera ont par exemple créé des milliers de MeetUps:

“Si tu fais ce MOOC et habite Lausanne, RDV dimanche 16, mais à 11:00 au café de la gare”.

Certains enseignants organisent des HangOut afin d’enrichir leur MOOC d’un peu de vie sociale.

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Inversement, les réseaux sociaux sont devenus le principal vecteur de marketing pour vendre les cours online.  Les grands acteurs mondiaux (CourseraEdXAlisonKaplanDuoLingo…) et les acteurs régionaux (OpenClassrooms, …) utilisent des ‘recommender system’ pour élaborer des campagnes de marketing ciblées. L’EPFL a  placé des publicités dans certains groupes Facebook afin d’annoncer des cours pertinents pour cette communauté et a pu en mesurer l’efficacité immédiate en termes d’inscriptions.

2. Le labo de chimie

Certains enseignants sont pionniers. Si mes élèves aiment les réseaux, pourquoi ne pas les utiliser comme activité d’apprentissage?  Au lieu de faire une expérience sur des tubes en verre, pourquoi ne pas faire une expérience sur des humains ?  Le spectre des activités que l’on peut inventer dépend de l’imagination des enseignants.

Un des modes les plus fréquents consiste à utiliser des outils de partage pour faciliter la réalisation de projets par groupes d’étudiants, notamment les GoogleDocs, pour les textes, ou GitHub, pour les projets informatiques. D’autres systèmes permettent d’interagir via Twitter pendant que l’enseignant donne son cours ex-cathedra pour exprimer, par exemple, son niveau d’intérêt ou pour poser une question:

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Twitter goes to college

Dropbox Education Goes To School, Provides Cloud Services To Colleges And Universities


Il y a quelques années, certaines universités distribuaient aux étudiants de petits boitiers (‘clickers’) qui leur permettaient de répondre en temps réel aux questions de l’enseignant. Aujourd’hui, ces boitiers sont remplacés par des applications smartphone (avec le risque que les étudiants utilisent leur téléphone pour bien d’autres choses.)

Un enseignant de Moutiers s’occupait d’apprentis en charpente assez peu disciplinés dans le rendu de leurs travaux. Il a créé un groupe WhatsApp avec tous ses élèves afin de leur rappeler les échéances. Un jour, il leur a dit “la semaine prochaine, on parlera en classe des engins de levage; si vous voyez ces engins sur votre lieu de travail, postez les photos dans le groupe WhatsApp.” Les apprentis ont posté des photos très intéressantes. Ce n’est pas comme un simple labo de chimie, c’est bien plus riche: c’est 20 chantiers de charpente qui rentrent ainsi dans la classe. Un labo de l’EPFL a généralisé cette idée en créant la plate-forme REALTO qui permet de collecter dans un flux toutes les photos et vidéos de la classe, de les tagger, les commenter, les ‘liker’ et d’annoter les photos pour montrer ce qui est intéressant. L’enseignant utilise alors ces photos pour les discuter en classe.

3.La salle des profs

Enseignant est un métier solitaire. La salle des profs est un lieu dans lequel les enseignants partagent les informations mais aussi leurs trucs et astuces, leurs plaisirs et leurs frustrations, les rumeurs et tout ce qui peuple le monde social. Sans surprise, de nombreuses communautés virtuelles ont vu le jour, regroupant par exemple tous les enseignants de biologie de la région: ceux-ci sont peu nombreux dans chaque gymnase et bénéficient donc d’échanges dans un lieu plus large que leur salle des profs. Certaines communautés utilisent des portails communautaires tels que ELGG, d’autres des réseaux sociaux.

Exemples:  

 

4.Le panneau d’affichage

La plupart des écoles ont un panneau d’affichage qui permet aux acteurs de se retrouver: certains y cherchent de l’aide, d’autres y offrent leurs services. C’est sans surprise que les réseaux sociaux se sont rués sur ce marché.

ecolesBiceps est une plateforme suisse d’aide scolaire et headswap est une plateforme comme Meetup à des fins d’enseignement accompagné de sorties (récréative?).

 

Discussion

Apprentissage formel et informel. Considérons un adulte de 50 ans: on estime que 20% de ses connaissances ont été acquises dans un système formel de formation (école et cours en entreprise) et le reste dans la formation dite informelle, celle qui repose sur les collègues, les amis, les livres, les clubs, les films et l’expérience personnelle et professionnelle. Les réseaux sociaux se situent clairement du côté de la formation informelle, celle dont on parle peu mais qui reprend la partie immergée de l’iceberg de la compétence humaine.

 La démocratisation des études. Souvent gratuits, les réseaux sociaux et les formations en ligne ont un potentiel réel de démocratisation de la formation. On est cependant encore loin du miracle. Aujourd’hui, par exemple, le profil-type du participant à un MOOC est un mâle, blanc, vivant dans une grande agglomération et qui possède déjà un bachelor ou un master.

L’étudiant comme source de revenu. Je ne terminerai pas sans citer un cas très innovant, celui de la plateforme d’apprentissage des langues DuoLingo. Celle-ci offre gratuitement des exercices de traduction à 120 millions d’utilisateurs, ce qui représente 6 milliards d’exercices par jour. Ce nombre d’utilisateurs représente probablement une facture chez Amazon ou d’autres entreprises GAFA (Google, Amazone, Facebook, Apple) de plus d’un million de dollars par mois. Comment ce service peut-il dès lors être offert gratuitement? Simplement, parce que les exercices font partie d’un système de crowdsourcing de textes que DuoLingo vend à CNN et à d’autres entreprises: chaque fois qu’un apprenant traduit une phrase, plutôt que 100 apprenants traduisent la même phrase de la même manière, ils travaillent en réalité pour CNN. Le créateur de DuaLingo, Luis von Ahn, n’est d’autre que l’inventeur de CAPTCHA, qui repose sur la même logique. Cet exemple illustre que le mariage entre la formation et les réseaux sociaux peut donner naissance à des modèles de formation insoupçonnés à ce jour.

 

 

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