Tri de l'information sur les réseaux sociaux

Réseaux sociaux: le temps nécessaire de la réflexion

Etant donné le peu de recul historique dont nous disposons, il est encore tôt pour répondre de manière définitive à l’hypothèse selon laquelle l’usage d’Internet aurait des effets désastreux sur la cognition (Nicholas Carr, 2008). Or si Google ne nous rend pas nécessairement « stoopide », il contribue indubitablement à modifier l’accès à la connaissance. De même, les réseaux sociaux, par l’instantanéité et la viralité qu’ils encouragent, bouleversent profondément notre façon de consommer l’information. Ainsi pour certains observateurs, à l’instar de Michael P. Lynch, ils ne seraient que les vecteurs d’informations redondantes, circulant en circuits fermés (« hermetic clusters »), alors que d’autres y verraient plutôt la matérialisation d’une démocratisation du savoir.

Sommes-nous condamnés à devenir plus bêtes? (Emission en lien: France Culture)

Ce débat idéologique, par-delà les provocations et les postures intellectuelles, peut néanmoins nous amener à réfléchir sur nos comportements en ligne. Doit-on, à l’exemple de nouvelles plateformes sociales comme Medium, dédier une place plus importante au temps de la réflexion? Le savoir qui, à l’ère du tout-collaboratif, se construit sur une multitude de points de vue, ne requiert-il pas une vigilance d’autant plus accrue qu’il est le garant de nos libertés?

Nouvelles formes de consommation de l’information 

Parmi les nombreuses études témoignant de la place importante – voire prépondérante avec plus de 60% chez les 18-24 ans – qu’occupe la consommation d’information en ligne auprès des publics jeunes, l’agence Reuters a identifié une hausse significative de l’utilisation des réseaux sociaux, Facebook en tête, comme première source d’information entre 2014 et 2015.

Consommation de l'information sur les réseaux sociaux

L’étude annuelle Reuters (2015), réalisée à partir d’un sondage YouGov auprès de 20 000 personnes dans douze pays, montre comment la consommation d’information continue d’évoluer.

Réseaux sociaux, première source d'information? Statistiques: Reuters 2015

Entre 2014 et 2015, on peut constater une nette hausse de la consommation de l’information sur les réseaux sociaux, Facebook étant largement en tête de classement. (Reuters, 2015)

L’étude atteste par ailleurs d’une forte progression de la vidéo, certes pas nécessairement au détriment de l’écrit, jugé par 40% des sondés comme « étant plus pratique », quand bien même celui-ci se voit de plus en plus relégué au rang de support didactique intégré aux nouveaux formats de vidéos très courtes destinées aux réseaux sociaux (Le Temps, 7.05.16). La tendance va donc à la consommation par « petites bouchées », c’est-à-dire que l’information n’est pas tant délaissée par les jeunes, mais plutôt survolée et «fragmentée». Ce procédé, qui relève du zapping, se traduirait selon Carr par une diminution de nos aptitudes réflexives – à mettre en corrélation avec l’usage des médias sociaux (Carr, 2010).

…et de production de l’information   

Parallèlement, on constate aussi une redéfinition des rôles dans la production de l’information. Comme le révèle Vincent Vuillaume, le journaliste, dont « les missions découlaient [auparavant] d’une investigation, doit aujourd’hui faire face à une multitude d’informations l’amenant à devoir faire le choix de ce qu’il va amplifier ou ignorer. »

Sachant que les moteurs de recherche tendent à privilégier les liens les plus cliqués, on pourrait légitimement craindre que l’information n’en devienne que plus formatée. Que l’horizontalité des échanges rendue possible par les nouvelles technologies ne soit finalement pas la promesse d’une société ouverte et démocratique. Or, comme le rappelle Vuillaume, les journalistes doivent désormais adopter « une rigueur similaire [à celle consacrée au travail d’investigation] lorsqu’ils choisissent de partager et d’amplifier une information » (Vuillaume, 2012).

La qualité de l’information: la responsabilité de tous 

Dans son article sur les responsabilités des médias face en démocratie, Luca De Biase revient sur la nécessité d’une information de qualité en vue de garantir le sens républicain. Constatant les opportunités inestimables du partage massif d’information actuel, permettant notamment la confrontation d’une multitude de prises de positions originales – un processus qui s’insère assurément dans la continuité du projet démocratique – De Biase déplore cependant les effets de la compression du temps dont nous autres internautes, désormais principaux relais de l’information, sommes les victimes.

Ainsi la vitesse, le manque d’attention, la difficulté à démêler l’info de l’intox, peuvent porter préjudice à la cohésion et au bien commun. Des cas les plus triviaux, où le besoin de reconnaissance se traduit par un besoin irrépressible de créer le buzz, comme dans le cas de la prétendue découverte d’une cité maya par un adolescent, à celles pouvant porter nettement plus à conséquence, comme dans le cas des attentats du 13 novembre, les fausses rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux doivent nous rendre attentifs au fait que nous sommes tous enclins à accepter, véhiculer et « renforcer des opinions intuitives mais fausses » (De Biase, 2016).

Rumeurs sur les réseaux sociaux lors des attentats du 13 novembre à Paris. (Source: Le Monde.fr)

Bénéficier des richesses de la pensée en réseau: vers plus de pertinence 

L’effet de ces « biais cognitifs » ou schémas de pensée, dont les sciences cognitives nous ont révélé la portée en ce qui concerne l’adaptation à notre milieu naturel – et que politiciens et publicitaires savent sciemment exploiter, notamment via les « raisonnement fallacieux » utilisés en vue de provoquer des comportements recherchés – sont susceptibles d’être renforcés sur les réseaux sociaux par manque de discipline intellectuelle. Avec pour conséquence, des possibles récupérations idéologiques (populismes, extrémismes, etc).

Biais cognitif - sciences cognitives

Difficile d’échapper aux schémas de pensée. Notre cerveau privilégie l’information la plus économique à traiter. Ici, l’exemple de la négation (difficile à traiter).

Ainsi, dans un contexte de compression du temps, une prise de conscience est nécessaire. La « responsabilité qui était [jusqu’ici] celle des rédactions nous incombe désormais à tous » (De Biase). Celle-ci se traduirait donc par un choix de contenu, une attention portée aux sources et un tri de l’information. Il s’agit donc de revenir à une forme de hiérarchisation de l’information, non plus subie comme dans le système classique de transmission verticale, mais choisie à un niveau individuel, afin de bénéficier des possibilités inestimables de la pensée en réseau.

PM

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Sources et références:

  1. « Medium, le réseau social qui en dit long ». Le Temps, 12.02.2016. http://www.letemps.ch/societe/2016/02/12/medium-reseau-social-dit-long
  2. « Is Google Making Us Stupid? What the Internet is doing to our brains ». Nicholas G. Carr. In The Atlantic, 2008
  3. The Internet of Us. Michael P. Lynch, 2016
  4. « Les grandes tendances 2015 de l’info.» http://meta-media.fr/2015/06/23/les-grandes-tendances-2015-de-linfo.html (online)
  5. Rapport annuel 2015. Reuters Institute for the Study of Journalism.
  6. « Sur les réseaux sociaux, le succès du journalisme de ’’petites bouchées’’ ». Le Temps. 7.05.2016
  7. The Shallows: What the Internet Is Doing to Our Brains. Nicholas G. Carr, 2011
  8. « Social media, texting, and personality: A test of the shallowing hypothesis ». Nicholas G. Carr. http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0191886916300988
  9. « Amplifier ou ignorer: le nouveau rôle du journaliste ». Web & Tech. Blog. Vincent Vuillaume, 18.10.2012. http://web-tech.fr/amplifier-ou-ignorer-le-nouveau-role-du-journaliste/
  10. « Le responsabilità dei media per la democrazia e la repubblica. Come possiamo migliorare? ». Luca De Biase, 14.03.2016. Blog. http://blog.debiase.com/2016/03/14/le-responsabilita-dei-media-per-la-democrazia-e-la-repubblica-come-possiamo-migliorare/
  11. « Un expert dément la découverte d’une cité maya par un jeune québécois. » Le Figaro, 12.05.2016. http://www.lefigaro.fr/culture/2016/05/11/03004-20160511ARTFIG00180-un-expert-dement-la-decouverte-d-une-cite-maya-par-un-jeune-quebecois.php
  12. « 10 rumeurs et intox qui circulent après les attentats du 13 novembre. » Le Monde, 14.11.2015. http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/11/14/attaques-a-paris-les-rumeurs-et-les-intox-qui-circulent_4809992_4355770.html
  13. « Biais cognitif ». Wikipedia, modifié le 17.04.2016. https://fr.wikipedia.org/wiki/Biais_cognitif

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