Les écrits éphémères ou le paradoxe de l’orthographe sur le web et les réseaux sociaux

70308-ODJBZB-553Nous nageons en plein paradoxe. Nous sommes supposés vivre depuis maintenant plusieurs décennies dans l’ère de l’audiovisuel. Que n’a-t-on pas entendu comme complaintes sur le déclin de l’écrit que le cinéma, le téléphone, la radio et la télévision, puis les jeux vidéo et l’informatique allaient forcément provoquer, menant les masses à l’illétrisme et à l’abrutissement.

Or, depuis la généralisation du Web et des appareils numériques l’accompagnant, on n’a jamais autant écrit qu’aujourd’hui. Non seulement le nombre de gens qui participent à la production écrite a augmenté de manière exponentielle, mais aussi la quantité de contenus rédigés. Même les vidéos, si populaires sur les réseaux sociaux, contiennent en fait beaucoup d’éléments scripturaux (textes d’accroche, textes d’ancrage, sous-titres, etc.).

Si l’écriture pour le numérique se distingue de multiples manières de celle que l’on associe au papier sous ses nombreuses manifestations, certaines normes persistent. Parmi elles, on compte notamment un attachement, parfois presque forcené, au respect de l’orthographe et de la grammaire. Le phénomène prend une telle ampleur que des lacunes d’écriture sur des sites web, dans des emails commerciaux ou même sur les réseaux sociaux peuvent faire perdre des clients et des revenus conséquents aux entreprises.

Le plus ironique, dans tout cela, est que nous faisons tous de nombreuses fautes, parce que le français est une langue très difficile à écrire. Il faut ajouter à cela l’injonction à l’immédiateté et à la rapidité qui s’oppose frontalement à la nécessité de se relire systématiquement. Ce billet propose un rapide petit survol de ce paradoxe auquel nous confronte aujourd’hui l’évolution du Web. 

L’écrit, ce mode de communication qui perdure sur le Web à l’ère de l’audiovisuel

Open flying old booksPourquoi continue-t-on même d’écrire autant, alors que tous les indicateurs nous montrent que les contenus rencontrant le plus de succès, sur les réseaux sociaux, sont les photos et surtout les vidéos? Pourquoi l’écrit perdure-t-il avec un tel succès à l’ère de l’audiovisuel 2.0? Probablement parce qu’il reste profondément ancré dans nos cultures qui ont progressivement accordé une place centrale à ce mode de communication. En effet, l’écriture a constitué une des premières formes d’interaction à distance, permettant à un message de se détacher de son émetteur pour voyager vers son destinataire.

C’est aussi un des moyens les plus fiables à ce jour de préserver les idées de génération en génération. Or, malgré l’apparent applatissement de la temporalité actuelle à l’ère de l’immédiateté numérique, il se trouve que ce rôle reste fortement valorisé. En effet, comme le veut un proverbe chinois, la mémoire la plus forte est plus faible que l’encre la plus pâle. Dit autrement, selon un adage célèbre, «les paroles s’envolent, les écrits restent».

La plupart des écrits que nous produisons pour le Web et les réseaux sociaux n’ont pourtant guère vocation à durer. Au contraire, il sont conçus pour être presque aussi éphémères que les paroles que nous échangeons en face-à-face ou par téléphone. Le fait est que de nombreuses technologies liées à Internet ont une parenté, en termes d’usages et de fonctionnement, avec différents systèmes de communication basée sur la voix.

Le SMS, les messageries de chat et les courriels sont plus ou moins les équivalents de l’appel téléphonique, mais par écrit. Les réseaux sociaux, tels que Facebook et Twitter, mais peut-être encore plus Snapchat et d’autres outils permettant aux messages de s’auto-détruire au bout d’un certain temps, ressemblent quand même sérieusement à des conversations de salon, dynamiques et simultanées, mais délocalisées et par écrans interposés. Intervenir sur le fil Facebook de discussion d’une personne revient à peu près au même que de participer à une discussion orale autour d’une table. A certains égards, il est assez légitime de considérer que nous vivons un renouveau de l’échange épistolaire (échange de lettres), mais de manière littéralement téléphonée, mélangeant d’anciennes et de nouvelles attentes: on se retrouve souvent avec de l’oral par écrit.

Mais, même les sites Web, surtout commerciaux, n’existent pas forcément pour durer. L’espace numérique ressemble à une mer déchaînée, constamment en mouvements, avec des vagues montantes et d’autres disparaissant sous les nouvelles. Ce n’est pas pour rien qu’existent des initiatives pour essayer d’en conserver des « archives », une sorte de mémoire, quoi que sélective. La majorité finit effectivement par disparaître dans les limbes des systèmes abandonnés ou submergés par la masse de nouveaux contenus, constamment produits.

Pourtant, au milieu de cette apparente révolution permanente, certaines normes et conventions se perpétuent. Les gens tentent alors de négocier tant bien que mal leur application au milieu de nouvelles contraintes.

Les anciennes normes survivent aux nouvelles technologies

HangmanParmi les vieilles conventions qui semblent devoir perdurer, au grand dam de nombreux contemporains fâchés avec les règles de la langue écrite, on trouve le respect de l’orthographe et de la grammaire. On peut légitimement se demander pourquoi une telle conception se perpétue sur le Web, dont le fonctionnement est caractérisé par l’éphémère et le direct. Reprocher des fautes de grammaire à quelqu’un sur Facebook revient un peu au même que de le reprendre pour une mauvaise liaison au cours d’une conversation orale, ce qui semble absurde au premier abord.

On peut poser l’hypothèse que l’écrit nous est présenté depuis notre plus tendre enfance comme la manière de communiquer la plus noble, la plus élégante et la plus civilisée qui soit. Mais, cela n’est pas uniquement caractéristique du français. En effet, la problématique des lacunes croissantes en écriture au sein la population se pose aussi dans d’autres pays et zones linguistiques, notamment dans les régions anglophones. Mais il se trouve que le français est une langue que l’on pourrait qualifier de patrimoniale.

En effet, la difficulté du français réside dans sa nature étymologique, mais provient aussi du fait qu’il n’a que 26 lettres pour transcrire 36 sons. De très nombreux mots résultent ainsi d’une histoire linguistique plongeant ses racines dans le latin commun et le grec ancien. De fait, notre langue est parsemée de curiosités orthographiques qui s’expliquent très logiquement par l’évolution lexicale à partir de formulations latines ou grecques, mais qui peuvent rendre sa maîtrise compliquée.

Ainsi, le criconflexe, qu’une réforme récente proposait de supprimer, signale le souvenir d’un « s » ayant disparu de mots issus du latin: maître, par exemple, vient de « master » (qui a été repris tel quel en anglais, d’ailleurs), « bestia »a donné « bête » en français, mais aussi l’adjectif « bestial », château tire son origine de « castellum », etc. Pourquoi écrit-on bibliothèque avec un « h » muet au milieu? Et bien parce que le mot vient du latin « bibliotheca », lui-même tiré du grec ancien βιβλιοθήκη, qui se dit « bibliothiki ». Le « h » ici rappelle en fait la lettre grecque thêta (« θ »), se prononçant comme le « th » doux en anglais. Le français est aussi rendu particulièrement difficile à cause des diphtongues, soit des associations de lettres pour former des sons différents de ceux attribués à chaque lettre prise séparément: au, ai, eau, ou, on, en, an, in, un, etc. C’est ainsi que l’on a des mots comme « oiseau » (ou pire, oiseaux, au pluriel!) dont pas une seule lettre n’est prononcée pour elle-même, ce qui peut rendre la mémorisation de son orthographe très difficile. Et « orthographe« ….voilà un autre mot d’origine grecque, construit à partir d’orthòs – ὀρθός (signifiant droit, correct…dans laquelle on retrouve la lettre thêta) et de graphié – γραφή (signifiant écriture, la lettre φ étant rappelée par le « ph ». ).

D’une certaine manière, ne pas connaître les règles de grammaire et d’orthographe, ou pire, refuser de les respecter, constitue, dans l’esprit de nombreuses personnes, une forme de rejet de ce patrimoine et de l’histoire qu’il représente. A cet égard, les réseaux sociaux constituent, à eux seuls, un vaste espace de débats sur le sujet. Les partisans d’un respect absolu de ce patrimoine bataillent ainsi ferme contre les adeptes d’une position plus souple vis-à-vis de la faute d’orthographe ou de grammaire. En cela, des plateformes comme Twitter ou Facebook représentent une véritable mise en abîme de la problématique, les internautes s’agressant à coups de messages lapidaires, voire de mèmes, qui, pour l’ironie, mélangent très fréquemment l’image et le texte. C’est ainsi que l’année dernière, lors de l’annonce d’une énième réforme de l’orthographe par la Ministère de l’éducation nationale en France, des hashtags comme #JeSuisCirconflexe ou #JeSuisNénuphar ont fleuri un peu partout.

Des activistes passionnés par la défense de la grammaire et de l’orthographe, comme le fameux Bescherelle ta mère!, ont ainsi émergé de ces espaces publics en ligne pour réprimander, de manière plus ou moins trollesque, les internautes pris en flagrant délit de lèse-français. D’autres, encore, créent des groupes sur Facebook pour se lamenter de la baisse de niveau généralisée.

Une bonne maîtrise de la langue écrite en ligne comme avantage marketing

Mais, le français n’est pas juste un patrimoine que certains chérissent comme un trésor inviolable. C’est aussi une langue partagée par près de 300 millions de personnes à travers le monde. Et comme pour tout code de communication, il importe néanmoins d’en maîtriser certaines bases pour être en mesure de se faire comprendre. Servir un charabia indéchiffrable à son audience devient alors une marque d’irrespect à son égard. Une des premières raisons de cet attachement réside aussi dans le fait que le langage écrit tient lieu, dans un échange à distance, de carte de présentation. Comme le disait un des intervenants dans un reportage de France 2, en 2015, envoyer une lettre avec des fautes d’orthographe ou de grammaire revient un peu au même que de se présenter à un rendez-vous complètement débraillé (Orthographe : le prix des fautes – Envoyé Spécial 19 février 2015).

Mais, il existe aussi d’autres raisons à cette obsession de l’orthographe et de la grammaire, beaucoup plus liées à la socialisation sur le Web et les réseaux sociaux. Cette socialisation se caractérise par une distance et, très souvent, un anonymat complet, qui nous oblige à nous appuyer sur d’autres indices que ceux que l’on peut déceler dans une présence physique.

Tout d’abord, tout comme dans les interactions hors ligne, l’écrit est à la relation en ligne ce qu’une apparence physique soignée est aux rencontres en face-à-face: la source de la première impression. Comme le relevaient récemment encore quelques articles de journaux français et belges, mais aussi anglophones, les « coquilles » dans les écrits commerciaux numériques, sur le web ou dans les emails, font perdre chaque année des millions d’euros aux entreprises. C’est tout particulièrement le cas dans certains secteurs économiques, attachés à une culture « classique ». On peut prendre notamment l’exemple de la banque, où le respect de l’orthographe et de la grammaire sont également un signe extérieur de rigueur et de méticulosité, deux compétences essentielles pour tout banquier qui se respecte.

Mais, il faut dire que les lacunes dans l’écriture sont aussi devenues un indice devant nous alerter sur autre chose concernant la nature du message qui nous est présenté. De nos jours, une orthographe ou une grammaire imparfaite ainsi que des tournures de phrases maladroites, voire incompréhensibles, sont devenues des marqueurs de contenus potentiellement dangereux. Généralement, c’est à cela que l’on est censé reconnaître un spam ou un email de phishing. Un site Web ou des newsletters commerciales comprenant de nombreuses fautes pourraient logiquement être considérés comme venant de gens malhonnêtes.

Enfin, il est à noter qu’une mauvaise orthographe peut aussi pénaliser les sites commerçants d’une autre manière. Les moteurs de recherche référencent les sites sur la base de mots-clés. Si ceux-ci sont mal orthographiés, il y a de grandes chances pour que le site n’apparaissent jamais dans les résultats de recherche sur des termes spécifiques, sauf, bien sûr, si les internautes les recherchent avec les mêmes fautes!

En conclusion….

Lorsque l’on considère les débats autour du respect de la langue française écrite dans l’espace numérique, on peut avoir l’impression d’une véritable hystérie. Mais, elle reflète en fait la position paradoxale et fort inconfortable dans laquelle se trouve la plupart du gens. Ils sont, en effet, pris en tenailles entre deux logiques qui se téléscopent sur le Web, dans les emails et tout particulièrement sur les réseaux sociaux: celle de l’écrit, avec ses règles complexes qui nécessitent du temps, de la réflexion et de la construction, d’une part, et celle de la communication en direct, avec tout ce que cela implique d’instantanéité et de spontanéité, d’autre part. La solution passe donc par une maîtrise de la langue écrite et une pratique très régulière pour maintenir cette compétence, si difficile à acquérir.

Mais, est-ce vraiment possible à une époque où les journées des gens sont de plus en plus remplies et denses, l’idée étant que les technologies numériques nous permettent justement de faire plus de choses toujours plus rapidement? Ou la solution passera-t-elle par une multiplication des outils numériques pour nous soutenir au quotidien ainsi que des services de correction et d’édition? En effet, les références classiques se déclinent aujourd’hui sous forme électronique, comme par exemple Le Larousse, Le Robert ou l’Encylcopaedia Universalis. De nouvelles sources, telles que Wikitionnaire et services de formation, comme le Projet Voltaire sont aussi en train d’émerger.

Le paradoxe finira peut-être bien par se résoudre!

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