Accros aux réseaux

Facebook, Instagram, Twitter ou Snapchat peuvent se révéler extrêmement addictifs. Pour ne pas tomber dans la dépendance, la vigilance est de mise.

Figé en pleine rue, pétrifié au milieu d’une volée d’escaliers, scotché sur le banc de la salle de sport au point d’oublier sa série d’exercices: le fulgurant essor des smartphones conduit à des situations cocasses qui ont le don de me faire sourire ou de m’énerver – tout dépend de l’humeur du jour – lorsque j’observe à distance ou doit contourner sur un trottoir les utilisateurs des téléphones dits intelligents.

Et si le mobile rend leur propriétaire immobile, je me demande souvent quel est le pouvoir addictif réel de ces simples boîtiers qui se glissent dans n’importe quelle poche. Pour en savoir plus, j’ai fait appel à deux experts (le premier est psychiatre et le second travaille au sein d’Addiction suisse, une fondation privée d’utilité publique, indépendante sur les plans politique et confessionnel). Pour compléter mon article, j’ai demandé à un accro à Facebook de nous livrer son témoignage.

Les Suisses, un peuple hyperconnecté

En Suisse, selon l’institut d’études de marché Link, 78 % des 15-74 ans possèdent un smartphone, soit quelque 4,9 millions de personnes. A cela s’ajoutent des tablettes et des ordinateurs portables en nombre qui font des Helvètes un peuple hyperconnecté. En parallèle, le temps consacré à Internet et partant aux réseaux sociaux atteint des sommets avec près de deux heures par jour en fin de semaine. Il n’en fallait pas plus pour que des abus voient le jour et que, logiquement, le monde de l’addictologie s’intéresse à ce relativement nouveau phénomène.

Corine Kibora 1

Corine Kibora, porte-parole d’Addiction suisse.

«En 2010, nous avons dressé un premier état des lieux avant de mener des enquêtes au niveau national en 2013 et 2015, m’explique Corine Kibora, porte-parole d’Addiction Suisse. Nous avons constaté une utilisation problématique d’Internet dans 1% de la population de plus de 15 ans, soit environ 70’000 personnes.» Pour parvenir à cette conclusion, la fondation a utilisé l’une des échelles de classification disponibles. Pourtant, au niveau international, cette forme de dépendance n’est pas encore officiellement reconnue. Ainsi ni le DSM-5 américain (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) ni le CIM-10 (Classification internationale des maladies) de l’OMS – les deux publications de référence – n’abordent encore le sujet.

Cependant, le problème existe réellement. Au service d’addictologie des HUG, Gabriel Thorens, psychiatre-addictologue, voit une centaine de personnes sonner chaque année à sa porte. «Ces personnes viennent demander de l’aide face à une utilisation mélangeant réseaux sociaux, chat, jeux et pornographie en ligne. Souvent la frontière est assez floue. Certains jeux vidéos intègrent en effet des transactions d’argent, et des communautés de joueurs y sont annexées.»

GabrielThorens

Gabriel Thorens, psychiatre-addictologue aux Hôpitaux universitaires genevois.

Tout aussi flou est le profil type du patient. Si les ados constituent le groupe le plus exposé, la dépendance touche aussi les adultes. Femmes et hommes sont de plus concernés dans les mêmes proportions. Tous présentent les mêmes symptômes:

«Les personnes accros sont souvent irritables, passent sur les réseaux sociaux plus de temps que prévu, cessent d’autres activités traditionnelles et se rendent sur Facebook, par exemple, sans raison», liste Corine Kibora. A cela s’ajoutent des symptômes physiques comme des maux de nuque et de dos, des problèmes de vue ainsi que des troubles du sommeil et de l’alimentation.

Lent et pernicieux, «le mécanisme de la mise en place de la dépendance aux réseaux sociaux fonctionne sur le même principe que celui des drogues puisqu’il touche le circuit de la récompense, explique Corine Kibora. Les likes sur Facebook ou Instagram procurant du bien-être et de la satisfaction.» Et Gabriel Thorens de m’expliquer: «Et comme pour les drogues classiques, il faut toujours plus de récompenses pour produire le même effet.»

Pour Corine Kibora, cette envie incessante de se connecter découle du fait que les réseaux sociaux fonctionnent comme une prolongation de l’être. Ces derniers permettent aussi de répondre idéalement à un besoin narcissique via une mise en scène de soi et à un besoin fondamental d’être relié à autrui. Ce n’est pas tout: «Internet est accessible 24h/24 et tout le monde a son portable dans la poche, à portée de main. De plus, Internet constitue un monde infini. Il y a toujours un clic qui nous emporte plus loin.» Il n’en faut pas plus pour devenir rapidement accro et développer un usage abusif.

L’overdose Facebook

Doctorant à l’EPFL, Laurent* a accepté de me parler de son addiction à Facebook. Se décrivant comme accro, il a préféré rester anonyme – comme la plupart des personnes dépendantes.

«J’étais complètement drogué mais je ne m’en rendais pas compte. La première chose que je faisais le matin, c’était de me connecter. Puis, j’y retournais après seulement trente minutes. Et recommençais dans les transports publics, au travail, au sport et encore le soir. Je pense que je devais passer entre deux et trois heures par jour sur Facebook.»

Au début, le Lausannois utilisait le réseau social pour rester en contact avec ses amis à travers le monde. Puis, petit à petit, il a commencé à admirer la vie des autres, magnifiée à travers l’écran. «J’adorais faire ça mais au final, je ressentais une grande frustration.» Laurent décide alors de freiner sa consommation de réseaux sociaux. «Je faisais par exemple des pauses pendant les examens. Pour ne pas être tenté d’aller sur Facebook, je demandais à une amie de changer mon mot de passe.» Puis une fois les épreuves passées, Laurent revenait consulter son fil d’actualité, en augmentant subrepticement la fréquence. Jusqu’au jour où il a ressenti un profond malaise.

«Facebook était devenu tellement chronophage et ne m’apportait rien. J’étais écœuré. Je pense vraiment avoir fait une overdose.»

Mon contact prend alors la décision de désactiver son compte, c’était l’hiver dernier. «Avant de le faire, j’ai averti tous mes amis Facebook en leur donnant mon adresse email. Ainsi, je ne pouvais plus reculer.» Durant six semaines, le doctorant fait donc un carême de réseaux sociaux. «Ce n’était pas du tout difficile. J’éprouvais même une grande sérénité.»

Aujourd’hui, Laurent a réactivé son compte. «Je l’utilise uniquement pour communiquer mes recherches. J’en ai besoin pour mon travail.» Mais promis, s’il ressent un danger d’addiction revenir, il le désactivera.

De l’importance de fixer des garde-fous

Pour décrocher, Corine Kibora me résume quelques pistes: «Il est important de mettre des garde-fous. Par exemple, je recommande de désactiver les notifications push, de mettre son smartphone sous silence et de fixer des règles claires: pas de réseaux sociaux au restaurant ou lorsqu’on est entre amis par exemple. De plus, il est déconseillé d’utiliser son téléphone comme réveil mais de le placer dans une autre pièce. On évitera ainsi de l’utiliser juste avant de s’endormir ou de l’activer en cas d’insomnie. Enfin, il faut oser pouvoir se dire que lorsque l’on s’ennuie on a le droit de ne rien faire.»

Visionnez la vidéo de Gabriel Thorens présentant son travail (source: HUG).

Si ces mesures se montrent insuffisantes, il est conseillé d’aller consulter un spécialiste. «Notre équipe aux HUG est constituée d’infirmiers-addictologues et de psychiatres notamment, explique Gabriel Thorens. Dans un premier temps, nous dialoguons avec le patient durant plusieurs rendez-vous afin de définir si une prise en charge est réellement nécessaire. Ce sera par exemple le cas si l’on découvre que l’addiction aux réseaux sociaux cache autre chose comme une phobie sociale ou une tendance à la dépression.» Le traitement prendra alors la forme d’une psychothérapie. D’une manière générale, plus la dépendance est ancrée depuis longtemps, plus la thérapie sera longue.

En moyenne, la prise en charge se montre efficace après une dizaine de consultations déjà. «Il existe toutefois un risque de rechute, prévient Gabriel Thorens. Ce qui tend à confirmer que cette addiction, même si elle n’est pas liée à une substance, relève bien du domaine de la dépendance.»

Oui mais voilà, si un alcoolique peut tenter de s’en sortir en tirant un trait définitif sur le vin et si un toxicomane verra son salut en renonçant à jamais à la prise de la molécule psychoactive, un accro aux réseaux peut difficilement vivre en se passant d’Internet. «C’est pourquoi nous préconisons une utilisation raisonnable. Il faut faire preuve de bon sens. De toutes façons, on ne peut pas criminaliser les utilisateurs.»

Corine Kibora se montre également opposée à une interdiction totale. «Il faut apprendre à apprivoiser Internet. L’adolescence est par exemple l’âge où les amis prennent beaucoup d’importance. Il est donc normal d’être sur les réseaux sociaux. Si les parents remarquent par contre que les notes à l’école baissent ou que leur enfant peine à se réveiller le matin car il a passé la nuit devant son écran, il faut agir.»

De manière générale, la porte-parole d’Addiction Suisse préconise la règle des 3-6-9-12, développée par le psychiatre français Serge Tisseron, soit «pas de télévision avant 3 ans, pas de console individuelle avant 6 ans, pas d’Internet avant 9 ans et pas de réseaux sociaux avant 12 ans. Et de conseiller: Internet doit permettre un dialogue intergénérationnel, il ne devrait pas être un bras de fer.»

Surtout, Internet et les réseaux sociaux doivent être des outils nous permettant de développer notre savoir – et non des machines abrutissantes. A nous d’être vigilants. Et libres.

*Identité connue.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s