Crise digitale, bad buzz dans le monde du cheval

Vraie maltraitance ou équitation trop musclée, le web devient une arène où protection animale et lynchage médiatique s’entremêlent. Du goudron et des plumes dans le Far West numérique. Recadrage avec les experts.

L’ÉMOTION, BASE DE TOUTE CRISE VIRALE

Si mon coeur se serre en visionnant la vidéo de ce cheval qui se prend des coups de chambrière alors qu’il est attaché, le web, lui s’emballe… Commentaires injurieux et haineux, diffamation, tout y passe… Elément troublant: rien n’est anonyme.

La toile digitale, avec sa mémoire d’éléphant, a bien enregistré les événements, les noms, les lieux et bien entendu les images…

vidéoblog - petit

En l’espace de quelques heures, la vidéo est dupliquée et relayée, incriminant pas tout de suite la bonne personne, ni le bon établissement. L’internaute semble oublier que les plateformes sont soumises aux mêmes règles que celles de l’espace public.

Dans la foulée, une pétition est mise en ligne demandant la fermeture du haras. La vidéo, partagée sur un groupe « Défendre les animaux » de plus d’un million de personnes, accumule rapidement 80’000 vues. Si, au départ, je suis moi-même touchée par la vidéo, en lisant les commentaires sur les réseaux sociaux, je suis choquée par la violence des propos et l’appel à la vengeance.

Twitter

Capture d’écran Twitter

« L’émotionnel constitue la base de toute crise digitale et l’animal est générateur d’émotions.  Les femmes manient aussi très bien les noms d’oiseaux, ce que confirment les messages de la page du haras incriminé (400 avis négatifs en deux jours…). Les injures publiées sur les réseaux sociaux sont attaquables en justice, conformément à l’Art. 177 du Code Pénal. » m’explique Stephane Koch, spécialiste en stratégie numérique, personal branding et e-reputation.

Sans titre

Publication Facebook d’une internaute

« Quand on intervient comme spécialiste, il faut le faire rapidement et ici l’intervention d’un professionnel permettrait de limiter les dégâts du point de vue réputationnel. » rajoute Stephane Koch qui, après avoir visionné la vidéo, conseille ceci: « la bonne attitude c’est de s’excuser et surtout pas, comme dans le cas présent, de justifier son acte sur sa page Facebook. Dans un contexte si émotionnel, il faut adopter la bonne posture. Pour le cheval, je recommande uniquement une démarche par la voie légale.« 

La Protection Suisse des Animaux m’explique qu’elle utilise les médias sociaux uniquement pour diffuser des messages de campagne de sensibilisation et en aucun cas pour relayer des vidéos choc. Les vidéos peuvent conduire à des jugements erronés et décrédibiliser leurs actions. Leur manière de voir les choses me paraît sensée.

LA VIDÉO CHOC, SI FACILE À PARTAGER

Quand une crise devient virale, elle a toujours ces trois éléments réunis:

  1. Un contenu qui déclenche une émotion
  2. Un contenu auquel on s’identifie et qui touche nos valeurs
  3. Un support de diffusion qui permet un partage facilité

« WHAT THEY FEEL BEATS WHAT THEY THINK« 

Crisis ready, Melissa Agnès, conférencière et spécialiste internationale en gestion de crise

Le public s’émeut moins de quelque chose qui ne le concerne pas ou dans laquelle il ne peut s’identifier. Un contenu émotionnel et qui est susceptible d’être partagé massivement est fortement lié à la manière dont il s’inscrit dans le vécu des gens.

Melissa Agnès donne l’exemple de l’attentat de Charlie Hebdo, où les internautes se sont soudés parce qu’ils pouvaient se reconnaître dans les 12 victimes et par le fait que l’événement menaçait leurs valeurs: la liberté de presse et la liberté tout court. Sur les réseaux sociaux cet attentat a pris beaucoup d’ampleur alors que le massacre au Nigeria perpétré par Boko Haram (2000 morts), qui a eu lieu à la même période, a fait beaucoup moins parler de lui.

COMMUNAUTÉ ÉQUESTRE EN ZONE SENSIBLE

On assiste à une tendance générale à réglementer ou interdire l’utilisation des animaux: combats de chiens, chasse à courre, animaux sauvages dans les cirques, corrida… mais on continue d’utiliser le cheval à des fins récréatives et sportives, ceci afin de se distraire, ou pour certains, de gagner de l’argent. Bien que ces deux facettes aient toujours existé, les sensibilités s’expriment davantage.

« L’intérêt pour la sensibilité animale signe un changement d’époque … On ne peut pas parler de mode c’est plus profond (…) Cette nouvelle sensibilité de l’homme à la sensibilité animale est aussi un signe (…) d’un changement d’époque où l’on passe du tout politique au tout éthique et où l’animal devient la figure tutélaire » 

Francis Wolff, philosophe et professeur émérite à l’Ecole normale supérieure, France, le 31 mai 2015 – Agra Presse 06/06/2016)

On retient tant chez les cavaliers que les défenseurs de l’exploitation animale, l’abaissement du seuil de ce qui est considéré comme pénible pour un équidé. C’est ce dernier point qui fait mal sur les réseaux sociaux où les divergences d’opinions sont les plus marquées, les vidéos et les images étant interprétées selon un point de vue individuel et propre à chacun.

Hélène Roche, spécialiste du comportement équin, titulaire d’un Master d’éthologie appliquée, n’a aucun doute: « Je n’ai jamais connu de buzz positif lié au cheval. Le buzz est toujours négatif. Certaines personnes commentent des posts alors qu’elles sont elles-mêmes très peu éclairées sur le sujet et font des jugements erronés. 

Ce qui interpelle Hélène Roche : « Même la peinture sur poney peut indigner les gens de façon démesurée. Le contenu  de la vidéo que vous m’avez soumise n’est pas défendable, mais le fait de la partager ne change pas le problème, c’est-à-dire pourquoi les gens font ce qu’il font. En l’occurence, dans ce cas, pourquoi cette femme se comporte ainsi avec ce cheval, qu’est-ce qui a engendré cela ?  Comment faire en sorte que les personnes n’aient pas envie de recommencer autrement que par les menaces ou les sanctions ? »

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CRISE ET RÉSEAUX SOCIAUX, POURQUOI C’EST DIFFÉRENT ?

  • Les crises surviennent en-dehors des heures de bureau et pendant les vacances, quand les gens ont du temps libre pour se connecter
  • Même si une personne n’est pas sur les réseaux sociaux elle peut devoir gérer une crise induite par ces plateformes

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  • Tout un chacun peut avoir envie d’intervenir par rapport à une situation donnée sans pour autant que le propos soit rationnel et/ou justifié. Pénélope Leprevost, cavalière française de saut d’obstacles, a été au centre d’une polémique concernant une vidéo où elle réprimande son cheval, avec une fermeté excessive pour certains, et acceptable pour d’autres. Elle présentera des excuses officielles sur sa page Facebook.
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Facebook de Pénélope Leprevost, 2016

  • Sur le web une seule personne ou un petit groupe est susceptible d’être un ambassadeur de communauté et avoir de l’influence. La personne qui a relayé la vidéo du cheval de cet article avec les 80’000 vues, gérante d’une petite association, a été contactée via Messenger. Elle s’exprime: « (…) La protection animale est une chaîne dont je fais partie. Il faut que ces gens qui pensaient être bien tranquilles soient montrés du doigt (…) plus c’est diffusé, plus ces gens qui maltraitent arrêteront. Je veux faire pression (…) la justice est trop lente ou inexistante. (…) Bien entendu je suis contre les dérives verbales. »
  • Une crise peut renaître des ses cendres… notamment en raison des algorithmes des moteurs de recherche ou ceux des réseaux sociaux qui influencent la hiérarchisation de l’information.

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  • Il est impossible de cacher une information, l’internaute se renseignera même auprès des proches. J’ai moi-même retrouvé très facilement l’auteur de la vidéo de cet article sur Instagram.

GESTION DE CRISE: LES BONNES PRATIQUES

Marie Deschenaux, spécialiste de la gestion de crise sur les médias sociaux, m’éclaire sur les premières étapes nécessaires dans le cas de la vidéo du cheval fouetté et présente ses solutions:

  • Soumettre la vidéo à un expert, c’est-à-dire un professionnel du cheval
  • Voir s’il y a une donnée pour expliquer ce l’on voit sur la vidéo
  • S’il n’y a pas de donnée qui permet de comprendre ce qui s’est passé il est préférable d’admettre son erreur et de présenter ses excuses

« L’établissement aurait dû présenter ses excuses et mettre en place de manière concrète des actions afin d’éviter les mêmes erreurs (on a mal agit mais on ne recommencera pas). Prendre un engagement supplémentaire aurait permis de limiter la polémique » enchaîne la spécialiste.

Quand j’aborde le sujet des associations animales impliquées qui ont relayé la vidéo, Marie Deschenaux poursuit ainsi: « Les associations doivent prendre garde que les profils privés ne se substituent pas à une communication institutionnelle. Le mieux est de communiquer sur un fait et sur ce qui est concrètement entrepris. Les noms des acteurs ne doivent pas être le centre de la démarche afin de ne pas tomber dans le lynchage public et perdre de vue l’essentiel, le bien-être de l’animal.

Marie Deschenaux conclut: « En ce qui concerne les traces laissées par la crise sur la toile, il existe une possibilité de noyer le mauvais contenu en ajoutant de bonnes publications.« 

gestiondecrise

E-REPUTATION: CONSEILS

  1. Pour contrôler sa présence en ligne il faut être y être actif !
  2. Contrôler régulièrement ce qui apparaît sur une recherche Google en tapant son nom
  3. Séparer les  comptes personnels des professionnels
  4. Créer et publier du contenu positif sur ses activités, ou soi-même, diffuser des connaissances (site web, blog,…)
  5. Commenter les posts avec discernement, rester courtois et poli
  6. En cas de conflit essayer d’arranger la situation, laisser un peu de temps entre les réponses
  7. Ne pas oublier que tout ce qui apparaît à l’écran peut être capturé, stocké et republié
  8. Développer des compétences médiatiques (connaître les paramétrages et les cultures d’utilisation des plateformes)

Les cavaliers de sport qui ont été les moins impactés par un bad buzz sont ceux qui ont bénéficié du soutien de leur communauté et de prises de position de personnes influentes en leur faveur. Il vaut donc mieux développer également des relations de qualité dans la vraie vie et ne pas faire cavalier seul.

La polémique de ce cheval frappé a été oubliée assez rapidement par les internautes mais pas par Google…

 

Sources: 

17 réflexions sur “Crise digitale, bad buzz dans le monde du cheval

  1. Gaby dit :

    Bravo pour l’article super intéressant. Il est vrai que cette histoire a pris une ampleur démesurée, et je pense qu elle n est pas finie…

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  2. MaryClaire dit :

    Bon article qui fait réfléchir car certaines fois il est facile de s’emporter face à des situations rencontrées sur les réseaux sociaux mais souvent sans avoir toutes les données en main. En plus certains disent des choses qu’ils ne se permettraient pas de dire en face de la personne concernée (jurons) Je pense qu’il y a encore beaucoup à faire pour informer de part et d’autre car c’est un réel problème. Les lois n’ont simplement pas suivis l’évolution ultra rapide des réseaux. Merci de nous avoir fait réfléchir 👍

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    • Fareeda Anklin dit :

      Merci. Je me rends compte que je n’ai pas toujours eu le bon comportement non plus et que j’ai toujours eu une tendance à défendre la cause animale en partageant sans discernement des contenus. A l’avenir je réfléchirai un peu mieux aux conséquences et surtout s’il y a une utilité

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  3. Vasu dit :

    Article intéressant, dynamique et bien rédigé, sur un sujet qui touche à la sensibilité de chacun.
    J’attends de lire tes prochains articles, bonne continuation.

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  4. Ahmet dit :

    Bravo, super article!

    L’article confirme qu’ aussi sur le net il faut d’abord réfléchir avant d’agir et que gérer une crise sur la toile peut se présenter difficile – The web never forgets

    Aimé par 1 personne

    • Fareeda Anklin dit :

      Et oui, internet a une très très bonne mémoire et il suffit que quelqu’un porte le même nom pour que tout à coup il ressorte de vieux dossiers ! Merci pour le commentaire.

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  5. Denys Patricia dit :

    Bravo Fareeda pour cet article éclairé! C’est une pertinente piqûre de rappel sur unes des nombreuses dérives du net et de ses conséquences. Tantôt formidable outil de communication qui peut aussi s’avérer être une
    « arme de destruction massive ». Parfois l’opinion publique colle des étiquettes qui peuvent avoir la peau dure. Mais relevons que si la transparence et la conscience pouvaient grandir dans notre monde, il ne s’en porterait que mieux!

    Aimé par 1 personne

    • Fareeda Anklin dit :

      Merci Patricia pour le commentaire. Avec le nombre d’informations que nous recevons chaque jour par le biais des réseaux sociaux, parfois nous ne remarquons pas à quel point la diffusion des posts peut impacter des particuliers et leur entourage.

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  6. Bétrisey dit :

    Super article, je reste toujours prudente avant de transférer quand l’article attaque une personne directement et pourtant j’ai souvent transféré de fausses infos. Nos médias sociaux permettent de donner des infos, mais aussi beaucoup de fausses informations qui peuvent êtres très lourdes de conséquences. Bravo Fareeda

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    • Fareeda Anklin dit :

      Merci beaucoup pour ton commentaire. La cause animale nous fait parfois oublier que ce qui est sur internet ne correspond pas toujours à la réalité et même si c’est le cas effectivement les coups de fouet numériques peuvent laisser des traces très longtemps !

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    • Fareeda Anklin dit :

      Merci pour le commentaire. Oui, il y a beaucoup d’infos c’est vrai. J’ai réfléchir encore comment je pourrais le raccourcir… Je vais essayer de tenir compte de la remarque !

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  7. Chavanne dit :

    Bravo Fareeda,
    La pertinence de ton article l’est autant que le sujet. L’évolution de notre monde, certaines mutations amènent des facilités mais aussi des complexités. Félicitations pour ton aisance dans ton développement.
    Bisous Céline

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    • Fareeda Anklin dit :

      Merci Céline pour ton message. J’ai eu aujourd’hui la réponse officielle de la Protection Suisse des Animaux et ils m’ont confirmé qu’ils utilisaient les résesaux sociaux pour faire passer les bons messages comme leur dernière campagne qui incite les gens à sortir les chevaux à l’air libre.
      Par contre, ils s’opposent totalement à la diffusion d’images choquantes sur le web surtout parce qu’il n’y a pas d’explications derrière et que ça permet trop d’interprétations. De plus, pour la PSA, un cas de maltraitance devrait être accompagné de témoignages de différentes personnes et pas seulement d’une vidéo.
      Cette étude de cas m’a permis de mieux comprendre les mécanismes et d’adapter désormais mon comportement en ligne en conséquence.

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