« Véganiser » grâce aux réseaux sociaux : un objectif à atteindre ?

Les réseaux sociaux semblent correspondre au mode de fonctionnement des collectifs qui ont des valeurs communes, notamment pour s’organiser et partager des informations. Voire parfois  pour rallier d’autres personnes à leur cause. Focus sur quelques mouvements romands défendant la cause animale.

Se rassembler dans une cave, planifier des actions coup de poing ou distribuer des tracts au nom d’une cause n’est pas neuf : « La dynamique sociale du militantisme a toujours existé. Des mouvements comme People for the Ethical Treatment of Animals (PETA) ont par ailleurs inspiré le guerilla marketing », explique Stéphane Koch, spécialiste des réseaux sociaux (RS). Faire résonner leur cause à plus large échelle, telle est la principale fonction qu’offrent les RS aux militants. Mais aussi engendrer des interactions avec un public pas forcément (encore) sensibilisé.

A plusieurs reprises, j’ai été moi-même interpellée par des posts d’amis Facebook. La violence de vidéos partagées via des mouvements défendant la cause animale m’incitait à scroller rapidement. Ou à me demander si je ne devais pas les masquer. La violence en tant que telle existe, je ne la nie pas. Mais  mon comportement face à des telles images, je ne l’expliquais pas vraiment. Les militants 2.0 arrivent-ils ainsi à éveiller les consciences ?

Toucher un nouveau public :  oui, mais pas que…

Loin de la machine de guerre digitale de l’américaine PETA, Pour l’Egalité animale (PEA), basée à Genève, totalise plus de 9’000 abonnés  Facebook, 924 Instagram et près de 600 Twitter (pour quasiment le même nombre de tweets) et fonctionne grâce à des bénévoles. Son principal outil de communication ? Facebook, où elle publie une moyenne d’1,4 posts quotidien. Dont les visées peuvent être catégorisées par ordre d’importance: sensibiliser (partage d’articles de presse sur la thématique ou relai d’événements) ; divertir-informer (vidéos avec de mignons animaux, par ex. sauvetage d’animaux) ; informer-militer (vidéos choc d’abattoirs).

Neuchâtel accueille en ce moment une exposition d’animaux grandeur nature de Davide Rivalta. Ce dernier veut nous…

Posted by PEA – Pour l'Égalité Animale on Saturday, May 26, 2018

 

Mais PEA prêche-t-elle des convaincus ? « Nos enquêtes vidéo choc ont tourné dans le monde entier. Mais elles ont touché un public déjà abonné. Si on en croit toutefois le nombre d’insultes reçues, notre audience ne se compose pas uniquement de convaincus ! Et qui sait, il peut y avoir de bonnes surprises…» Pour toucher un nouveau public, PEA indique en outre compter sur les partages de ses militants. Pour Olivier Glassey, sociologue des médias, la démarche peut être à double tranchant 

« Que ce soit dans des messages collectifs WhatsAppsa ou sur Facebook, les contenus qui défendent une position et visent à convaincre peuvent vite devenir insupportables s’ils sont trop répétés. »

Et ce d’autant plus pour une personne qui utiliserait Facebook pour consulter les photos de vacances de sa famille. Clara (prénom d’emprunt), militante et activiste nous confie que d’anciens contacts non issus du milieu végane se sont désabonnés de son profil. Alors que d’autres l’auraient certainement masquée :   « Mais j’ai tout de même reçu des invitations de personnes non véganes! » Le processus d’homogénéisation auquel on assiste sur les RS ne favoriserait pas non plus l’adhésion de nouveaux membres, précise le sociologue :

« Des gens qui ont des avis très différents vont se déconnecter et ceux qui veulent se mobiliser pour les mêmes enjeux ont plus de chance de se retrouver ensemble. On peut avoir l’impression que l’on est entouré de beaucoup de monde partageant le même avis. Alors que l’on ne se rend pas compte que l’on a créé un sous-groupe homogène. »

Et de rappeler que la fonction des RS pour les groupes d’activistes n’est pas forcément d’atteindre un nouveau public, mais de maintenir l’activisme entre pairs.

Des contenus choc pour séduire les médias

Convertir de nouveaux membres, n’est de loin pas le but premier de 269, Libération animale Suisse. L’antenne helvétique de l’organisation française éponyme, avec près de 3’700 abonnés, veut avant tout encourager les personnes sensibilisées à devenir activistes. Elle fait reposer ses actions sur « un activisme offensif usant de la désobéissance civile comme stratégie ».

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Action de 269, Libération animale visant à « dénoncer le massacre des animaux lors des Fêtes de Pâques ». ( Source : galerie Facebook de 269, Lib. animale, 2 juin 2018 )

L’unique canal de communication de 269, Libération animale sur les RS : Facebook. Pour des questions de ressources. Quant à une stratégie digitale bien définie, Elisa Keller, sa porte-parole, admet ne pas en avoir. Son mot d’ordre : accrocher son audience : « A l’ère de l’image et de l’insensibilité visuelle, nous voulons réveiller des sentiments de révolte et de responsabilité. Cela passe par des images et des vidéos choc. » Pour la porte-parole, Facebook est un espace qu’il faut occuper de façon militante pour contrer la masse de contenus liés au divertissement.

Se différencier du nombre exponentiel de publications en proposant des contenus choc peut toutefois pousser à une forme d’insensibilisation, voire de détournement, pour les personnes qui ne veulent pas y être confrontées. Quand bien même celles-ci pourraient être ouvertes à en savoir davantage sur la souffrance animale, estime Olivier Glassey.

Facebook Live dans un abattoir (Source: 269, Lib. animale, au 7 juin 2018)

Mais l’audace est parfois un risque à prendre pour exister.  Et créer du contenu choc cache en réalité  un enjeu médiatique : « Nos vidéos d’abattoirs, parce qu’elles ont ensuite été reprises par les médias traditionnels, ont permis de toucher un autre public », se réjouit Pia Shazar. Bien que très médiatisée depuis le relai par la RTS de son enquête en camera cachée dans l’abattoir de Rolle, Virginia Markus ne partage pas complètement cette stratégie :

« Faire du sensationnalisme ne suffit pas. Un de mes buts est de montrer qu’en tant que citoyenne lambda on a un pouvoir d’action sans avoir besoin d’appartenir à une organisation. Devoir rendre des comptes sur ma méthode et le contenu de ce que je publie ne me conviendrait pas. »

Celle qui se dit toutefois solidaire des autres mouvements dispose d’une page publique ainsi que d’un profil Facebook. Ses posts ? Souvent longs, ils doivent « être le plus complet possible » pour permettre  « d’étoffer le débat », « l’idée étant de ne pas tomber dans le piège des raccourcis mal interprétés ». Même si, aux yeux de la militante, « tout est souvent noir au blanc sur Facebook ».

Quid de la responsabilité dans tout cela ?

Comme d’autres sujets politiques ou idéologiques, la thématique de l’anti-spécisme est clivante. Un coup d’œil à l’affaire du caillassage des boucheries à Genève, revendiqué par quelques anti-spécistes, et aux commentaires qu’elle a suscité sur Facebook suffit à prendre la mesure du phénomène :

 

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Quelques instants plus tôt, on pouvait même y lire le commentaire suivant : « Mais qu’ils crèvent tous, ces bouchers! » Un contenu toutefois très vite supprimé. Publier de tels propos peut engager la personne juridiquement et socialement, rappelle Stéphane Koch: « Dans quelle mesure nos interactions avec un contenu peuvent-elles avoir un impact sur notre vie ? »

Fin mars, une militante végane l’apprenait à ses dépens. Dans un post, retiré depuis, elle se réjouissait de la mort d’un boucher tué lors d’un attentat dans le sud-ouest de la France («Ben quoi, ça vous choque un assassin qui se fait tuer par un terroriste? Pas moi, j’ai zéro compassion pour lui, il y a quand même une justice»). Verdict : sept mois de prison avec sursis pour « apologie du terrorisme ».

Si le cas est extrême, il pose la question de la gestion, de la part des mouvements, des publications des militants sur leurs réseaux. Mais aussi de celles des réfractaires à leur cause. Les insultes sur sa page Facebook, PEA dit « essayer les modérer. » Mais elle ne les enlève pas si elles sont dirigées contre l’association elle-même. Les propos appelant à la haine envers d’autres groupes, par exemple les employés d’abattoir, ne sont en revanche pas tolérés.

Seule à gérer la page Facebook de 269, Libération animale Suisse, Elisa Keller indique pour sa part ne pas pouvoir en modérer les posts : « Il y a des propos qui ne sont pas tenables… Je me dis qu’il est peut-être mieux de les laisser, ils reflètent une réalité. Mais il faut dire que jusqu’à maintenant je ne me suis pas beaucoup posé de questions. »

Des ripostes sous forme de hashtags

 

Face aux campagnes de militants de la cause animale sur les RS, des mouvements de résistance ont émergé en février dernier. C’est notamment le cas en Angleterre, où les producteurs de lait et de viande bovine ont riposté, sur Twitter, via les hashtags #MilkPintChallenge (le défi de la pinte  de lait) et #PieceOfMeatChallenge (le défi de la pièce de viande). Le principe : se filmer en buvant un verre de lait ou en mangeant un steak. Un défi repris ensuite en France sous ou les hashtags #CeuxQuiFontLeLait et #CeuxQuiFontLaViande.

En Suisse romande, des accrochages entre militants de la cause animale et agriculteurs ont eu lieu dans la « vraie vie« , dans le cadre d’un salon de l’agriculture en début d’année. Son président indiquait d’ailleurs dans Le Temps : « Les véganes militent comme des lions sur les réseaux sociaux, le gros clash va arriver. »

 

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milkpintchallengeLes militants de la cause animale et les défenseurs de la production bovine se font face (Source: capture d’écran Twitter

 

Etre reconnaissable : un risque pour les militants

Avec les risques de dérapages qu’ils comportent, les RS offrent certes une plus grande visibilité à la cause portée. Ils permettent aussi aux collectifs de s’organiser. Mais, revers de la médaille, ils sont aussi un moyen d’identification,  explique Olivier Glassey 

« Autrefois, un partie du militantisme restait dans une sphère privée. Avec les RS, les niveaux de conversation sont mélangés : des positions plus violentes destinées à des discussions à l’interne sont désormais parfois rendues publiques. »

Quant aux personnes qui prennent systématiquement position, elles se font connaître : elles deviennent ambassadrices de la cause. C’est le cas de Virginia Markus, qui, depuis l’automne 2017 est devenue LA figure emblématique romande de la cause animale. La perte de son emploi en raison de son activisme a été amplement relayée dans les médias et sa notoriété ne comporte pas que des aspects positifs :

           «Des bouchers disent que je suis responsable des caillassages, alors que je n’ai rien à voir avec ces actions. Quelle que soit ma position par rapport à celles-ci, et comme ma tête est connue, il y a des raccourcis de ce type là.»

Insultes, menaces, innombrables tags dans d’autres publications… : l’auteure d’ « Industrie laitière : une plaie ouverte à suturer ? » a choisi de ne plus répondre à ce type de sollicitations.

 

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L’impact de la visibilité de son activisme, Clara, qui a participé à deux blocages d’abattoirs diffusés ensuite sur les RS, en est consciente : «  Plusieurs actions en justice sont actuellement en cours à notre encontre. Au début, je n’ai as pas vraiment mesuré les risques . Maintenant, j’ai conscience que je pourrais perdre mon job. C’est le prix à payer ! »

A quel moment un mouvement estime-t-il qu’il est nécessaire de transgresser la loi ? C’est là une question éthique aussi vieille que le monde. Qui doit être considérée avec encore plus d’attention à notre époque, qui voit la diffusion de contenus facilitée et amplifiée par l’avènement des RS. Au cours de la dernière décennie, l’émergence de la cause animale semble avoir connu une accélération vitesse grand VQui ignore encore aujourd’hui ce qu’est l’anti-spécisme ? –  Et je suis persuadée qu’elle a en partie contribué à me faire réfléchir sur mes modes de consommation et ma manière de voir le monde.  

 

Photo de couverture : des autocollants « spécistes » ont été apposés sur une affiche d’Appenzeller.

 

Pour aller plus loin : 

Militantisme vegan : lettre ouverte à mes amis Facebook

Le « slacktivisme » n’a rien d’un militantisme superflu ou nocif (bien au contraire) 

La stratégie social media des ONG 

 

 

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